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Témoigner ou pas ? Le dilemme des victimes au procès du 13 novembre

C’est une décision qui paraît avoir été mûrement réfléchie : Olivier Laplaud essaiera d’être le plus présent possible au procès des attentats du 13 novembre. Mais il ne viendra pas à la barre. « Je préfère laisser la place à d’autres victimes qui ont peut-être davantage besoin de témoigner. Ou qui ont des choses plus importantes à dire », confie le vice-président de l’association Life for Paris.

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Le soir du 13 novembre 2015, Olivier Laplaud était au Bataclan avec son épouse, dans une loge qui n’a pas été visée par les tirs des terroristes. « Nous y sommes restés plus deux heures, mais je n’ai rien vu de particulier, dit-il. Surtout, depuis cinq ans, j’ai pu me reconstruire. Enfin, mieux que beaucoup d’autres dont le témoignage sera sans doute plus intéressant que le mien. »

« Cela a été plus dur que je ne le pensais »

Faut-il témoigner lors de ce procès hors-norme ? « C’est une question qui taraude beaucoup de parties civiles. Et ce n’est pas une décision simple à prendre », indique Me Claire Josserand-Schmidt, une des avocates de l’association française des victimes du terrorisme. Car déposer aux assises est toujours une épreuve. D’une intensité à nulle autre pareille quand il s’agit d’un procès pour terrorisme, très médiatique et filmé pour l’Histoire.

« Cela a été plus dur que je ne le pensais. Mon audition a été longue, difficile. C’était nécessaire mais cela a fait remonter des choses douloureuses que j’avais peut-être enfouies quelque part », raconte Michel Catalano qui, en septembre 2020, a témoigné au procès des attentats de janvier 2015. Ce chef d’entreprise y a raconté comment, le 9 janvier 2015, il a été retenu en otage par les frères Kouachi dans son imprimerie de Dammartin-en-Goële. « Même si cela a été difficile, je ne regrette pas d’avoir témoigné. C’était très important, pour moi, de ne pas laisser d’autres personnes raconter à ma place ce qui s’était passé ce jour-là. »

« Ce qui restera à jamais en nous »

Le jour où son mari a déposé, Véronique Catalano était assise dans la salle. Elle devait ensuite, elle aussi, parler à l’audience… mais elle n’y est finalement pas parvenue. « C’est important d’exprimer ce que l’on a subi, ce que l’on a vécu le “jour J”. Et ce que l’on subit ensuite au quotidien et qui restera à jamais en nous, dit-elle aujourd’hui, visiblement toujours marquée par le passage à la barre des victimes des attentats de janvier. Mais on vous interroge comme si vous étiez l’accusé, on vous demande de vous mettre à nu, devant une salle entière. Et de livrer tous les détails de l’horreur. »

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À chaque procès pour terrorisme, le dilemme est le même. « Ce n’est pas une question de courage, simplement certaines victimes ont la force de venir, d’autres non. Il faut avoir un immense respect pour celles qui, psychologiquement ou physiquement, n’y arrivent pas », estime Me Elie Korchia, avocat des deux caissières de l’Hyper Cacher qui, le 9 janvier 2015, ont été directement confrontées à Amedy Coulibaly. « Andréa n’a pas eu cette force. Zarie, elle, tenait absolument à témoigner », explique l’avocat.

À la barre, cette jeune femme a fait preuve d’une force sidérante. « C’est très dur les assises. Juste avant de parler, Zarie a entendu le père de Yoan Cohen, son collègue de l’Hyper Cacher tué par Coulibaly et a été bouleversée par ce qu’il a dit. Dix minutes avant de venir à la barre, elle était en larmes. Puis, je ne sais trop comment, elle a réussi à le faire », ajoute Me Korchia.

« En quoi mon histoire est intéressante ? »

De nombreuses victimes du 13 novembre se demandent aussi si elles sont légitimes à témoigner. « Certaines disent : en quoi mon histoire est intéressante ? Je vais dire la même chose que tous les autres », constate Me Gérard Chemla, avocat de 130 parties civiles. Là encore, le procès de janvier a apporté des éléments de réponses. Les trois semaines d’audition des victimes y ont été denses en émotion. Certains récits ont fait chavirer la cour d’assises. Mais cette émotion fut tout sauf gratuite.

Les voix étranglées, les larmes, ces mots de chagrin à l’état brut ont d’abord permis de mesurer à quel point l’acte terroriste est une déflagration dans l’existence de celles et ceux qui sont confrontés. Une onde de choc qui, cinq ans après, continue de faire souffrir y compris des victimes « collatérales », celles qui, ces jours de janvier, n’ont fait que croiser la route des terroristes.

Lors de ce procès, les récits des survivants furent dignes et surtout précieux pour prendre la mesure des actes perpétrés ces jours-là. La cruauté et la froide détermination des terroristes, leurs gestes précis, quasi mécaniques. Leur absence totale d’empathie. Le témoignage des rescapés de l’Hyper Cacher a aussi mis en évidence la motivation clairement antisémite d’Amedy Coulibay.

Le procès de janvier riche d’enseignements

Mais que peuvent dire ceux qui n’y étaient pas ? Que raconter quand on n’a pas vécu les balles qui sifflent ou les corps enchevêtrés ? « C’est la question que se posent beaucoup de parents qui ont perdu leur enfant le 13 novembre : ils s’interrogent sur l’utilité de leurs témoignages », souligne Philippe Duperron, président de l’association 13onze15 Fraternité et vérité.

Une fois encore, le procès de janvier a été riche en enseignements. Les mots de ces proches venus raconter qui était leur père, leur compagnon, leur fils ou leur fille résonnent encore chez ceux qui les ont entendus. Ceux, par exemple, de Marie Louisa Jean-Philippe venue de Martinique pour parler de sa fille Clarissa, la policière de Montrouge.

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Une mère tétanisée par le chagrin mais qui a fait un récit lumineux de Clarissa. « On l’appelait la petite gazelle », a dit cette mère en se souvenant des années où sa fille faisait l’admiration de tout le club local d’athlétisme. « J’ai reparlé du procès il y a quelques semaines avec Marie Louisa. Elle est toujours dans une peine immense, mais elle est heureuse d’être venue au procès parler de son enfant », explique son avocate, Me Sarah Aristide.

Et c’est peut-être ce que dira Philippe Duperron à ces parents indécis. « Le 13 novembre, la volonté des terroristes était de tuer à l’aveugle. De tirer sur des “anonymes”. Des personnes devenues des cibles juste pour ce qu’elles représentaient : une culture, une société, une façon de vivre et d’être. C’est important que des proches incarnent ceux qui sont morts. Que le procès soit l’occasion de dire qu’aucune de ces 130 victimes n’était un anonyme. »

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