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Aux portes de l’Enfer

«Le pays qui m’accueillit vivant de jour en jour se dégrade un peu plus et semble voué à l’effondrement », se désole-t-il (Purg XXIV 79-81). Le pays qu’il traverse, où que le porte l’itinérance de son exil, est une forêt obscure dont « la voie droite [est] perdue ». Cette forêt du péché et de l’incurie, « si amère que la mort l’est à peine plus » (Enf I, 7), Dante va la dompter en y enfonçant les premiers pas de son œuvre. Son chemin s’engouffre à la suite de son guide et maître admiré, Virgile, dans la nuit du jeudi au Vendredi saint de l’an 1300. C’est le début de son voyage littéraire, entrée dans les profondeurs de l’Enfer.

Sous la plume comique de François Rabelais, le personnage d’Epistemon, revenu à la vie après avoir été un moment décapité, raconte sa propre promenade funèbre : « Il avait vu les diables, avait parlé à Lucifer familièrement, et avait fait grande chère en Enfer, et au milieu des Champs Élysées. Et il assurait devant tous que les diables étaient bons compagnons. Pour les damnés, il dit qu’il était bien fâché de ce que Panurge l’avait si tôt ramené à la vie. Car je prenais, dit-il, un singulier plaisir à les voir. »

Le Britannique Lewis Carroll décrit lui aussi de fantaisistes traversées d’un monde étrange où se reflètent nos propres vérités : « Oh Kitty, maintenant nous en arrivons au bon couloir », dit Alice, partant avec son chat explorer la maison du miroir. « On peut tout juste avoir un petit aperçu de ce qu’est le couloir de la maison du miroir, si l’on laisse grande ouverte la porte de notre salon ; ce que l’on en voit ressemble fort à notre couloir, à nous. »

Ce n’est ni un chaton ni un lapin blanc muni d’une montre à gousset qui accueillent à l’orée de l’Enfer le poète florentin, devenu personnage de son histoire, mais trois animaux plus effrayants. Surgissent là une panthère, un lion et une louve, symboles de la luxure, de l’orgueil et de la convoitise, venus d’emblée le tenter. Le poète Virgile s’interpose alors, envoyé par Béatrice pour conduire Dante à elle au Paradis. Ce guide le prévient : « Je serai ton mentor : dans le monde infernal je t’emmènerai ; tu y entendras les cris de désespoir, tu verras les anciens esprits douloureux, chacun attestant la seconde mort ; tu y verras ceux qui dans le feu sont contents, parce qu’ils ont l’espoir d’aller au moment voulu chez les bienheureux. Puis, si tu veux près de ceux-ci monter, tu auras plus digne que moi pour enseigne : à cette âme en partant je te confierai » (Enf I, 112-123).

Au septième cercle de l’Enfer, Dante croise trois Florentins pour lesquels Virgile demande sa compassion. Le visage noir, les plaies cuisantes couvrant leurs corps, tous trois s’enquièrent du sort de la Toscane depuis leur mort. Le poète ne peut que doucher leurs espoirs, les renseignant : « La gent nouvelle et les gains trop soudains ont engendré orgueil et démesure, Florence, en toi, et déjà tu en pleures » (Enf XVI, 73-75).

Un peu plus loin, au Purgatoire, Dante rencontre Marc le Lombard, intègre homme de cour qui partage ses convictions et dresse le même constat d’une gabegie : « Si le monde présent est dévoyé, la cause est en vous-mêmes, il faut chercher en vous. » Et l’ami de détailler plus avant ses désarmantes observations sur la gangrène de la corruption et les tensions entre la papauté et l’Empire : à Florence émergent alors de nouvelles catégories sociales, mais l’argent gouverne, et cette prospérité égare les têtes.

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