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la société face au risque d’une «réduction du débat politique»

Après leur vidéo avec Emmanuel Macron, les Youtubeurs McFly et Carlito embarqueront à bord de la patrouille de France ce mercredi 14 juillet. Les influenceurs ont-ils un rôle à jouer dans la vie politique ? Entretien avec Antoine Bristielle.

Le président de la République qui participe à un concours d’anecdotes avec McFly et Carlito, des Youtubeurs aux 6 millions d’abonnés ; le porte-parole du gouvernement qui organise des live avec Enjoy Phoenix, Tiboinshape et d’autres sur Instagram… Depuis quelques mois, les influenceurs s’invitent sur la scène politique. Mais quel rôle jouent-ils vraiment dans la vie politique ? Antoine Bristielle, directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean Jaurès et chercheur en sciences politiques à l’IEP de Grenoble, analyse cette mutation de la communication politique.

LE FIGARO. – Comment expliquer que les politiques s’appuient sur les influenceurs ?

Antoine BRISTIELLE – L’utilisation d’Internet et des réseaux sociaux est de plus en plus courante au sein de la vie politique, car ils représentent un nouvel espace. On se souvient par exemple de Jean-Luc Mélenchon, qui lors de la campagne de 2017, utilisait massivement sa chaîne Youtube. Mais généralement, c’était leur propre chaîne Youtube, leur propre compte Twitter, etc. La problématique majeure, c’est qu’ils s’adressaient seulement à des communautés qui étaient d’accord avec eux. Ils étaient dans une double bulle : filtrée en termes partisans et filtrée en termes d’intérêt pour la politique. C’était la principale limite de ces réseaux sociaux en temps de campagne.

En ce qui concerne l’imbrication de leaders d’opinion, du monde du spectacle, du divertissement, ce n’est pas vraiment nouveau, cela a toujours été utilisé assez massivement. Mais là, ça s’adresse spécifiquement à des communautés très identifiées : des jeunes peu intéressés par la politique et massivement présents sur les réseaux sociaux.

Quels sont les risques et intérêts de cette pratique ?

Tout l’intérêt pour Emmanuel Macron d’avoir utilisé McFly et Carlito, c’est qu’il ne s’adressait pas à sa propre communauté mais à celle de McFly et Carlito : 6 millions de personnes, jeunes, pas forcément intéressés par la politique et pas forcément d’accord avec lui. C’est l’intérêt principal des Youtubeurs.

Il y a une sorte de tension latente pour les représentants politiques et ceux qui veulent devenir chef de l’État : apparaître proche des gens tout en voulant garder une sorte de stature, de retrait par rapport au citoyen ordinaire. C’est ce que Macron avait réussi à faire avec McFly et Carlito, en apparaissant proche de la population tout en maintenant une certaine distance.

Mais cela peut aussi avoir un effet pervers. On pourrait reprocher à ces politiques leur manque de sérieux. Et l’autre risque, c’est que si on se produit avec des influenceurs, on va avoir un contenu politique beaucoup plus restreint. On va se focaliser sur une image, des petites phrases. À long terme, cela peut mener à une vraie réduction de ce qu’est le débat politique et ce que devrait être une campagne politique.

Peut-on parler d’une manipulation de ces influenceurs, souvent dépolitisés, qui finalement servent à faire passer un message politique ?

C’est clairement ce qui s’est passé avec Mcfly et Carlito. Ces influenceurs justifient leur participation comme quelque chose d’apartisan, ils pensent que c’est seulement pour défendre les gestes barrières et faire une mission d’intérêt général. Mais sous couvert de faire quelque chose centré sur des mesures sanitaires, ça a un impact politique, car c’est un combat d’image. Ils sont utilisés pour contribuer à l’amélioration de l’image du président auprès des jeunes et montrer qu’il peut être proche de leurs préoccupations.

Le fait qu’ils montent à bord de la patrouille de France, c’est dans le but de continuer de créer une sorte de série autour de l’interaction entre Mcfly et Carlito et le président. C’est pensé pour être discuté au sein des jeunes générations, comme une sorte de running gag qui démontrerait que Macron est proche de McFly et Carlito et donc de leurs 6 millions d’abonnés.

Qu’est-ce que cela révèle sur les mutations de la politique ?

On a une vraie individualisation de la politique et une focalisation de plus en plus importante sur le jeu politique, plutôt que sur les enjeux. Au sein de ce jeu, il y a une importance donnée aux querelles de personnes et une focalisation sur la figure du représentant politique. C’est ce qu’on constate avec ces utilisations des influenceurs : on ne va pas parler de politique, on va mettre en scène une personnalité, des expériences personnelles.

Mais ce n’est pas seulement lié aux réseaux sociaux. Déjà avec la télévision, on avait une évolution vers des émissions «infotainment», comme lors de la dernière présidentielle, avec Une ambition intime, qui se penchait sur l’intimité des hommes et des femmes politiques.

La communication sur les réseaux sociaux n’est pas contrôlée par le CSA. Comment encadrer cette pratique ?

Ça pose un vrai problème car le CSA ne se saisit pas du tout de ces espaces, et c’est compliqué d’imaginer des règles de contrôle. Il y a l’aspect juridique d’un côté mais aussi une réflexion plus collective sur ce qu’est la politique à l’heure actuelle et ce qu’elle pourrait être. C’est aussi aux représentants politiques de ne pas abuser de cette pratique.

À court terme, il y a intérêt personnel en termes de communication politique s’ils le font bien et ne multiplient pas ces initiatives. Mais s’ils s’y mettent tous, ça peut avoir à long terme un effet sur la politique, qui ne deviendrait qu’un show de personnes utilisant des Youtubeurs et influenceurs, et non pas un vrai débat d’idées. Ça peut aussi avoir un impact sur la façon dont les jeunes peuvent percevoir ce qu’est la politique, même s’ils seront peut-être incités sur le moment à aller voter pour le politique qu’ils ont vu chez leur influenceur favori.

La politique tend-elle vers du divertissement ?

Ce côté-là est vraiment de plus en plus présent, et les réseaux sociaux renforcent encore cela. C’est paradoxal : l’élection pour laquelle on a le plus de participation est celle qui va être la plus personnalisée. C’est cette compétition entre personnes qui va ramener vers les urnes des gens peu intéressés par la politique et éloignés du débat d’idées de fond.

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