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en Russie, les sanctions boostent la popularité de Poutine

C’est le portrait type de cette nouvelle classe moyenne russe qui, travaillant dans le privé, voyageant à l’étranger et critiquant depuis longtemps l’autoritarisme du Kremlin de Vladimir Poutine, se trouve sanctionnée… par les Occidentaux. « Tout un paradoxe ! », peste Anna, la trentaine dynamique attablée à un café de Moscou.

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Au fil de l’avancée des chars russes en Ukraine, les mesures américaines et européennes n’ont cessé de s’accumuler. Générales sur l’économie ou individuelles sur des proches du Kremlin, elles n’ont toutefois pas stoppé ce que Moscou, dans une litote, nomme son « opération militaire spéciale » en Ukraine. « Et elles n’ont sapé en rien le soutien de la population en faveur du Kremlin ! Au contraire… », regrette Anna.

« Purifier les relations avec l’Ouest »

Autour d’elle, les indécis sont devenus des partisans de l’opération. « Non pas qu’ils veuillent une guerre. Mais, pour eux, cela permet de purifier les relations avec l’Ouest. Les sanctions ont prouvé que les Occidentaux attendaient une occasion pour punir la Russie. Du coup, beaucoup se sont radicalisés dans leur soutien au Kremlin, constate-t-elle. Illusion bien sûr dont se joue la propagande ! Mais c’est un fait : vos sanctions ont été contre-productives et ont boosté la popularité du Kremlin. »

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Tête froide, Anna sait faire le tri mais les sanctions l’ont bel et bien affectée. Un collectif d’utilisateurs poursuit par exemple Netflix à hauteur de 6 millions d’euros pour refus de prestation de services. Mais au final, ne sont touchés ni les plus favorisés, qui parcourent le monde, ni les plus pauvres, qui n’ont pas de passeport étranger et sont coupés de l’économie mondiale. « Mais les sanctions frappent des gens comme nous, affectés par les mesures bancaires qui bloquent nos transferts et les restrictions aériennes qui nous empêchent de voyager vers l’Ouest », se plaint Anna, habituée à des allers-retours en Europe, carte Visa en poche.

« Frapper là où cela fait mal »

« Poutine et tout son régime corrompu ont perdu la tête. Les Occidentaux n’avaient pas d’autre choix que de frapper l’économie car cela finira par affaiblir le système. En attendant, cela nous affecte nous. Si c’est le prix à payer… », espère Barbara, mère de famille dans un foyer aisé moscovite. Avec une chute de plus de 10 % du PIB, la Russie risque sa pire récession depuis 1994, a alerté l’ancien ministre des finances Alexeï Koudrine.

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« L’aéronautique est touchée avec, d’ici à six mois, des avions cloués de facto au sol. De très nombreux spécialistes de l’informatique préfèrent quitter le pays. À plus de 15 %, l’inflation atteint des records. Une large partie des réserves financières du pays est bloquée. Le pays est partiellement exclu du système interbancaire Swift », énumère un haut diplomate européen à Moscou. « L’objectif est d’alourdir au maximum le coût de la guerre pour l’économie et, par ricochet, d’affaiblir politiquement le Kremlin », explique-t-il. « L’isolement est progressif. Il faut frapper là où cela fait mal. Le pouvoir russe ne comprend que le rapport de force », ajoute un autre.

« L’effort international visant à couper la Russie du système économique et financier mondial aura un impact dramatique sur l’économie russe. Mais aussi sur l’économie mondiale dans son ensemble », prévient l’expert Sergey Efremov. Un argument utilisé par les autorités russes : avec ces sanctions, les Européens se font aussi mal qu’à la Russie. Pour détourner l’attention des méfaits économiques, elles multiplient les discours de diversion. Avec une technique habituelle : retourner les arguments. Par exemple, la menace de sanctionner le gaz affecterait les consommateurs, les télévisions russes se moquant des « discours qui appellent les Européens à prendre des douches froides pour punir Poutine ». Elles rappellent que l’Europe est dépendante de la Russie, pour son gaz mais aussi ses métaux rares au cœur des nouvelles technologies, notamment dans le renouvelable.

« Les Russes sont plus que jamais soudés derrière leur chef »

Le paiement du gaz en roubles a déjà permis de stimuler la demande en devise russe qui, après avoir plongé pendant un mois, s’est rétablie grâce aux Occidentaux. Depuis, la force insolente du rouble est utilisée par le Kremlin pour prouver auprès de son opinion publique que le pays résiste bien aux sanctions et aux pressions de l’Ouest. Les télévisions ont réussi à les présenter non pas comme des mesures liées à l’intervention en Ukraine, mais comme des instruments de l’Ouest pour s’en prendre à la Russie.

« Tout cela prouve que l’Ouest nous a toujours détestés. Poutine a raison ! », lance parmi d’autres Nikolaï, retraité plus que jamais supporteur du chef du Kremlin. « Cela ne sert à rien de faire pression sur la Russie. Napoléon et Hitler ont échoué. Vous n’y arriverez pas non plus », s’exclame-t-il. « Vous faites la même erreur encore et encore : nous sanctionner est vain. Cela ne fait que nous renforcer, ironise dans les coulisses du pouvoir l’un des nombreux responsables des projets sociaux et de communication de la présidence. Les Occidentaux font le travail à notre place ! Ils ont réussi à booster la solidarité des Russes qui, face aux sanctions, sont plus que jamais soudés derrière leur chef. »

La russophobie mise en scène dans les médias

Aussi les officiels feignent-ils de défier les sanctions. En apparence du moins, Vladimir Poutine en sort renforcé, avec des taux de confiance dépassant les 80 %. Pour le moment, les mesures économiques s’avèrent d’autant plus contre-productives sur l’atmosphère politique qu’elles se sont doublées de mesures plus larges visant les sports et la culture. « Ces sanctions-là sont injustes et insensées ! Pourquoi interdire nos athlètes handicapés ? Pourquoi priver nos petites championnes des patinoires internationales ? Pourquoi déprogrammer Tchaïkovski de vos concerts ? », s’emporte Igor, un musicien habitué jusque-là aux tournées en Europe.

Ces cas sont utilisés à la télévision pour mettre en scène une russophobie présentée comme croissante à l’Ouest. Dernier exemple en date : le concert en Suède d’un célèbre orchestre d’instruments russes, que le groupe avait l’intention de donner en soutien à l’Ukraine, a été annulé sous la pression de certains citoyens « ne voulant pas voir de balalaïkas sur scène ». Un vrai buzz sur les réseaux sociaux russes pour mobiliser l’opinion contre les sanctions.

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