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Quand la guerre fracasse les liens entre « frères » ukrainiens et russes

Il y a d’abord eu ce message d’une violence inouïe, envoyé au premier jour de la guerre, le 24 février, par l’une de ses tantes : « Sveta, je te félicite pour votre retour vers la Russie ! Ne m’écris pas de fakes ! »

Une déchirure ? Le mot « rupture » serait plus approprié pour décrire la manière dont la guerre déclenchée par la Russie a brisé les liens entre Svetlana, critique d’art ukrainienne de 39 ans, et le reste de sa famille installée en Russie. Une rupture amorcée dès l’annexion de la Crimée par Moscou, en 2014, et rendue irréversible par cette guerre.

Après ce terrible message, un dialogue s’engage, dans lequel la tante de Svetlana lui envoie une vidéo de propagande russe justifiant l’attaque. La trentenaire raconte : « Je lui ai répondu que je savais que ce n’était pas vrai parce que je vis ici, et quand la Russie a bombardé la tour de la télévision de Kiev, je l’ai entendu physiquement, pas à la télévision. » Elle n’est pas parvenue à la convaincre.

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« Ce sont des victimes de la propagande », juge cette mère de famille, qui décèle, comme beaucoup, dans l’attitude de ses proches, l’influence toxique des chaînes d’information d’État. « Cela faisait longtemps qu’ils parlaient à la télévision russe de l’Ukraine comme d’une partie de la Russie. Cette guerre ne m’a pas surprise. »

Comme dans la famille de Svetlana, combien sont-ils aujourd’hui, Russes et Ukrainiens, à avoir de la famille, des parents, des proches, des amis, de part et d’autre de la frontière ? Impossible de donner une estimation fiable, tant la porosité entre les deux pays, et bien plus entre les deux peuples, est grande. Au cœur de l’intimité des familles et des cercles d’amis, une autre guerre se joue.

« Défendre la paix par messages privés »

C’est une petite maison modeste au bord d’un chemin de terre, sur les hauteurs d’Odessa. Dans la pièce à vivre, le lit est fait sur un canapé déplié. Dans un coin, un poêle en métal usé, des bûches dans un panier posé sur le carrelage. Des icônes, un poster sur lequel est écrit le Notre Père. C’est la maison d’Elena, dit « Lena », la mère d’Anton Koudinov, un publicitaire de 34 ans qui a fui la région de Kiev au début de la guerre.

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Depuis près de vingt ans, Anton correspond avec une amie qui réside à des milliers de kilomètres de là, à Vladivostok, « une influenceuse locale de l’Extrême-Orient russe », explique Anton, sans citer son prénom. En août 2021, cette amie débarque en Ukraine : « Elle s’intéressait à la situation politique ici, par-delà la propagande. Elle m’a demandé si on avait encore des écoles en langue russe. Je lui ai dit que oui, même s’il y en a moins, et que nous n’avions pas de problème avec la langue russe. Elle a apprécié son séjour en Ukraine. »

Quand Moscou déclenche la guerre, le jeune publicitaire écrit sur Messenger à son amie de Vladivostok pour connaître sa réaction. « Nous avons honte, mais ce n’est pas nous qui avons envoyé les troupes, c’est Poutine. Je n’ai pas voté pour lui, je ne voulais pas que ça arrive. » Anton est amer. Il la relance : « Mais que fais-tu ? » Sur Instagram, l’influenceuse poste des messages sibyllins, neutres : « Je suis triste de voir ce qui se passe. »

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Elle s’autocensure, se dit son ami ukrainien. « Elle m’a dit qu’elle défendait la paix par messages privés. Enfin, c’est ce qu’elle prétend… » Poussée dans ses retranchements par Anton, l’influenceuse finit par lâcher : « Tu es au courant des nouvelles règles en Russie ? » Promulguée récemment, une loi prévoit jusqu’à quinze ans de prison en cas de propagation de « fausse nouvelle » sur l’action des forces armées russes et interdit de parler de « guerre » en Ukraine. « C’est une excuse pour elle. Elle a commencé à me dire que c’était tout ce qu’elle pouvait faire, puis s’est posée en victime. » Anton a « coupé les ponts ».

« Ta Russie bien-aimée a envahi mon pays… »

La famille de Maria Stolbova est originaire de Russie et de Crimée, cette péninsule du sud de l’Ukraine majoritairement peuplée de Russes et annexée par Moscou en 2014. Née à Sébastopol, le grand port de Crimée, cette juriste de 25 ans a suivi ses études de droit à Odessa, où elle réside. Le fossé avec ses parents commence à se creuser au moment du coup de force de Poutine en Crimée : « J’étais contre, mais mes parents étaient pour, car ils viennent de régions russes, et se considèrent comme russes. »

Des habitants de Donetsk, le territoire contrôlé par un gouvernement séparatiste pro-russe dans l’est de l’Ukraine, se rassemblent pour remplir des documents après avoir été évacués dans la région de Rostov-sur-le-Don, près de la frontière avec l’Ukraine, en Russie, dimanche 20 février 2022. / AP

La jeune femme poursuit : « Quand l’invasion a commencé, ma mère m’a appelée pour me demander si j’allais bien. Je lui ai dit : « Mais comment veux-tu que j’aille bien, alors que ta Russie bien-aimée a envahi mon pays et tue des gens ? » Elle m’a répondu que c’était simplement « une leçon », pour « apprendre aux Ukrainiens à bien se conduire »… » Interloquée, Maria lui répond : « Maman, si tu te réveillais en voyant un message de moi disant que des bombes tombent autour de moi, que dirais-tu ? » Réponse : « Rien. »« Là, je lui ai dit que je ne voyais plus ce qu’il restait à nous dire… »

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Maria a eu un dernier échange avec sa mère, au troisième jour de la guerre. « Elle m’a dit : « Allez, voyons, tu es une jeune femme russe ! » Je lui ai dit : « Non maman. Je suis née dans une Ukraine indépendante. » » Le lendemain, sa mère lui envoie une vidéo de son neveu, et l’image d’un bouquet de fleurs. « Je l’ai bloquée », lâche Maria. Fin des échanges entre une mère et sa fille.

« Ils nous détestent »

De l’autre côté de la frontière, à Moscou, Yana parle d’« une guerre entre frères, dans une même famille ». Une expérience intime, pour elle aussi : son père est « à moitié ukrainien », tout comme sa mère. Nés en Russie, ses deux enfants ont « du sang ukrainien », insiste cette quadragénaire qui travaille dans le secteur des médias.

Elle se souvient des jours heureux : « À mon mariage, il y a quinze ans, nous avions invité nos amis ukrainiens. » C’était il y a une éternité. « Nous avons perdu contact avec eux. J’ai essayé de garder le lien via les réseaux sociaux mais ils nous détestent », dit-elle, tristement. « Comme beaucoup de Russes », assure-t-elle, Yana se tient informée via les réseaux sociaux, mais aussi grâce à des contacts « parmi les pro-Russes du Donbass » et d’autres dans l’ouest de l’Ukraine. « Je reçois des messages des deux côtés. Cela me permet d’avoir une vision claire et réelle de la situation, loin de la propagande qui règne de part et d’autre », assure-t-elle. Dans le climat très tendu aujourd’hui à Moscou, elle n’en dira pas plus.

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Son compatriote Andreï, cadre dans une grande entreprise du secteur public de Moscou, vient d’une famille à cheval « entre deux pays ». Mais une famille qui a résolument choisi son camp : « Mon père est ukrainien, mon grand-père est ukrainien. Mais ici, en Russie, nous sommes tous russes ! » Ce quinquagénaire très croyant oscille en permanence entre l’éloge de la politique de Vladimir Poutine et une critique acerbe de la guerre menée en Ukraine. Mais l’attitude des Occidentaux et la dureté des sanctions le révulsent : « La tentative de faire porter collectivement la responsabilité de ce qui se passe sur tous les habitants de Russie est un geste typique des nazis ! »

« Lena, qu’est-ce qui nous arrive ? »

Retour sur les hauteurs d’Odessa, dans la petite maison de la mère d’Anton. Lena veut parler du meilleur ami de son mari, témoin à leur mariage, Youri, un Russe. Au début du conflit, le couple l’a joint : « Il nous a dit d’un ton léger : « C’est quoi cette pagaille chez vous ? », raconte Lena, très agitée. Mon mari lui a répondu : « C’est la guerre ! Votre pays fait la guerre à mon pays ! » Youri s’est marré. Et il a dit : « Mais non, voyons, c’est un petit entraînement ! » Quand on lui en a reparlé, il a simplement répondu : « J’espère que ça s’achèvera bientôt. »»

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Et puis il y a Tatiana, son amie d’enfance. De nationalité russe, elle a grandi dans la région de Louhansk, dans le Donbass, aujourd’hui sous contrôle des forces de Moscou. « On était en classe ensemble, elle était comme une sœur pour moi, mais elle aussi refusait d’entendre parler de la guerre jusqu’à ces derniers jours », confie Lena.

Début mars, Tatiana lui a envoyé un message : « Comment vas-tu ? Comment allez-vous ? » Elle s’inquiète : « Ils ont coupé toutes les chaînes indépendantes (de Russie), on ne sait rien. » Dans son petit salon, Elena se met soudain à genoux sur le carrelage et s’écrie comme si son amie d’enfance était soudainement apparue dans la pièce : « C’est vous qui êtes responsables, tout ça c’est de votre faute ! C’est votre silence qui a mené à cette situation ! »

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Lena se redresse aussitôt, et tend son téléphone. Sur un message, sa « sœur » Tatiana écrit : « Peur, horreur, honte. Voilà mes sentiments depuis plusieurs jours. Je prie et j’espère. Comment est-ce possible ? Pour le mot « guerre », ils nous mettent en prison. Lena, où en sommes-nous ? Qu’est-ce qui nous arrive ? »

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CHRONOLOGIE. Deux pays intimement liés

1991. La Russie et l’Ukraine deviennent indépendantes, avec la dislocation de l’URSS.

2013. L’Ukraine renonce à signer un accord d’association avec l’Union européenne et « relance un dialogue actif avec Moscou ». Ce revirement entraîne d’importantes manifestations proeuropéennes à Kiev et l’occupation de la place Maïdan.

2014. À la suite de la révolution de 2014, la Crimée est annexée par la Russie et une guerre civile éclate dans l’est du pays avec les séparatistes prorusses.

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Marioupol soumise à de terribles bombardements

L’Ukraine cherchait toujours à établir jeudi 17 mars le bilan d’un bombardement russe survenu la veille sur un théâtre de Marioupol. Selon la mairie, « plus d’un millier » de personnes se trouvaient alors dans l’abri antiaérien de l’établissement. Un député, Serguiï Tarouta, a affirmé sur Facebook que des gens sortaient vivants des décombres et que l’abri avait tenu. Mais le parquet général d’Ukraine a indiqué qu’il était pour l’heure « impossible d’établir le nombre exact de victimes, car des bombardements se poursuivent en permanence ». Les Ukrainiens estiment à plus de 2 100 le nombre de personnes tuées en trois semaines dans ce port stratégique de la mer d’Azov soumis à un terrible siège.

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