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Stéphanie de Boüard-Rivoal, passeuse de l’histoire de Château Angélus

C’était il y a 10 ans. En 2012, Stéphanie de Boüard-Rivoal reprend les rênes de Château Angélus. Elle rachète les parts de son père et devient ainsi la première actionnaire du vignoble (39 hectares de vignes, 100 000 bouteilles). L’année même où le domaine est classé premier grand cru classé « A ». Un hasard de calendrier et une pression additionnelle – aussi – pour la trentenaire, troisième femme de la propriété familiale depuis 1782. La huitième génération. 

Mais certaines vocations démarrent très tôt. Et cette envie, la fille cadette d’Hubert de Boüard l’a exprimée dès l’âge de 7 ans. « A l’époque, c’était surtout pour moi une façon de montrer à mes parents et grands-parents une volonté de perpétuer cette histoire familiale dont je les voyais si profondément empreints », témoigne-t-elle. Avant d’ajouter : « C’était aussi peut-être le reflet inconscient de l’amour que je portais à mon père et à mon grand-père, dont je cherchais à susciter la fierté ». 

Passion, pression et détermination

Des années plus tard, avant de rejoindre l’affaire familiale, Stéphanie de Boüard-Rivoal décide de travailler dans la gestion patrimoniale, à Londres – où elle décroche en parallèle un diplôme d’oenologie – puis à Genève. Une étape cruciale. « J’avais à coeur de faire mes armes loin de la sphère familiale, dans un autre domaine d’activité. Il était important pour moi de savoir ce que je valais par moi-même. Cela me paraissait nécessaire et j’y ai gagné aussi la hauteur de vue et le recul qui accompagnent l’expérience, forgés par les épreuves qui la jalonnent. C’était à la fois très enrichissant et puissamment structurant », affirme-t-elle. Un parcours également nécessaire pour s’affirmer. « Mais on ne s’impose pas, on finit simplement par être respecté dans sa fonction à force d’implication et de résultats », commente-t-elle. Car – plus exigeante vis-à-vis d’elle-même que de ses collaborateurs – elle se met seule la pression, selon les dires de son père, son mari et quelques proches collaborateurs.  

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Une affaire de famille

Les clés de la réussite d’une succession d’entreprise ? « Un vaste sujet », répond-elle. Avant de poursuivre : « Une multitude d’aspects entre en jeu, mais pour n’en retenir que les principaux je dirais : la capacité à diriger/développer l’entreprise et la capacité financière à consolider l’actionnariat pour préserver la pérennité familiale de l’entreprise sans fragiliser cette dernière ». Sans compter la dimension psychologique : « Il faut que le dirigeant désigné soit à la fois soutenu et préservé des éventuels problèmes d’affects ou d’ego au sein de la famille-actionnaire. Ce qui demande que la génération passant la main soit franche et sincère vis-à-vis de la suivante et qu’elle manifeste clairement ses choix et les raisons qui les justifient. » 

Dans la famille de Boüard, ce dernier aspect semble être acquis. Sans dévoiler les détails, elle avoue avoir eu des « passes d’armes homériques » avec son père, comme ce dernier avec le sien. Mais « il n’a jamais eu de difficulté à reconnaître, a posteriori, que j’avais bien fait de défendre des positions que je jugeais justifiées et solides. Aujourd’hui, il m’est d’une aide précieuse, c’est un grand vigneron, doublé d’un oenologue hors-pair et d’un homme qui a toujours oeuvré pour Saint-Emilion », reconnaît-elle. Et heureusement, ajoute-t-elle, « la configuration intégralement familiale de notre actionnariat est une chance : nous pouvons nous parler franchement, sans détours et échanger facilement sur les différentes problématiques qui nécessitent une forme de consensus familial ». 

Sacrifices et plaisir

Pour autant, rien ne se fait au hasard. L’investissement personnel et les sacrifices sont majeurs. « Des sacrifices essentiellement personnels et familiaux », que Stéphanie de Boüard-Rivoal ne souhaite pas développer mais qui ont pu la « faire parfois douter, voire vaciller en deux ou trois circonstances ». Marié à un négociant et maman de deux petits garçons, elle parle même de « sacerdoce » : « Ce n’est pas un terme anodin mais je n’en connais pas qui traduise plus justement la notion d’engagement et de sacrifice (au plans personnels et familiaux) que je m’impose pour être à la hauteur de l’idée que je me fais de ma mission et de ses enjeux ».  

Un dévouement qui ne lui gâche cependant en rien le plaisir de sa mission : « La joie que me procure le fait d’être dans cet environnement merveilleux, et d’être en quelque sorte la conservatrice de cet incroyable domaine et de notre histoire familiale justifie selon moi les peines et les difficultés qui ont pu jalonner mon parcours, et qui l’émailleront encore sans nul doute. C’est une joie simple, mais intense et que j’éprouve quasi-quotidiennement. J’imagine que cela ne fonctionnerait pas si je n’étais solidement épaulée et profondément soutenue par ma famille, mais j’ai la chance de l’être sans réserve par les personnes qui comptent le plus pour moi. » 

Entre tradition et innovation

Et ce n’est parce qu’on gère un vignoble de 240 ans qu’il n’est pas permis de se renouveler. Parmi ses convictions ? L’environnement et l’innovation positive. Visionnaire, Stéphanie de Boüard-Rivoal n’hésite pas à investir au service du vignoble. Conversion bio ; bouteilles dotées d’un système électronique d’authentification, de traçabilité et de lutte anti-contrefaçon ; lanceur de ballons anti grêle semi-automatique ; robot enjambeur autonome… les exemples sont nombreux. 

Le plus marquant reste sans conteste le nouveau chais de Carillon Angélus, second vin de la propriété, et N°3 d’Angélus, à Saint-Magne-de-Castillon. Un bâtiment de 4400 mètres carrés ultra-moderne, « résultat d’une réflexion à la fois technique et environnementale ». Le tout en faisant cohabiter tradition et innovation. « Nous sommes autant curieux du progrès technique que soucieux de maintenir des pratiques ancestrales dont le bien-fondé est avéré. En réalité, je crois que c’est à un subtil équilibre entre progrès scientifique et tradition empirique que nous devons d’occuper la place qui est la nôtre sur la scène mondiale des Grands Crus », justifie-t-elle.  

Après la Maison de la Cadène en 2016, le rachat du restaurant Le Gabriel à Bordeaux en janvier 2019 marque une autre stratégie, celle de la diversification dans l’hôtellerie et la restauration : « Il s’agit d’une envie d’explorer d’autres aspects de l’art de vivre avec lesquels notre activité principale a des synergies et qui sont pour nous un prolongement assez naturel ». « L’Observatoire », la table gastronomique du Gabriel orchestrée par Alexandre Baumard, décroche une étoile au Guide Michelin début 2021. 

Un regard tourné vers l’avenir

Dix années plus tard, à 40 ans, Stéphanie de Boüard-Rivoal est toujours aussi déterminée et passionnée. « Mon père m’a transmis l’amour du terroir et notre histoire familiale, une conscience aiguë de nos devoirs vis-à-vis de nos salariés et de notre famille, et une certaine capacité à encaisser les coups aussi. » Et aujourd’hui, c’est une « relation intense et quasi charnelle » qu’elle entretient avec la propriété : « Il y a une dimension presque magnétique, tellurique, comme si ce qui émane de cet endroit, de son sol, de sa faune, de son biotope, résonnait en moi. J’ai parfois le sentiment d’être un élément de cet ensemble, et je me plais souvent à imaginer mes ancêtres arpenter ces mêmes terres sur lesquelles ils se sont succédé pendant presque 250 ans. »  

Si 2022 marquera aussi le nouveau classement des grands crus de Saint-Emilion, très attaqué ces dernières années, « nous veillons à rester concentrés sur notre tâche première, qui est de prendre soin de notre terroir pour produire de grands vins », exprime Stéphanie de Boüard-Rivoal. Et de souligner : « Entendons-nous bien : c’est le principe même du classement que je défends, et ce qu’il produit de sain, de louable et de vertueux, et non l’intérêt d’Angélus qui en réalité pourrait ne prétendre à aucun classement et s’en porter tout aussi bien » 

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Un soir de décembre – à la table de la maison familiale, sur les hauteurs de Saint-Emilion -, Hubert de Boüard s’amuse à enseigner quelques tours de magie à ses deux petits-fils… Le début d’une transmission à la neuvième génération ?  

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