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« Au commencement était… » une nouvelle histoire de l’humanité

Au commencement était… une nouvelle histoire de l’humanité

de David Graeber et David Wengrow

Les Liens qui libèrent, 745 p., 29,90 €

Au commencement était l’homme, sauvage. Bon, pour Rousseau. Mauvais, pour Hobbes. Mais quelle que soit la version, cet homme s’est mis en communauté, est devenu agriculteur, a construit des villes : il en a résulté, inévitablement, la création d‘un État autoritaire, d’une hiérarchie et des inégalités. Tel est le théorème à partir duquel nous avons longtemps pensé nos origines : plus les sociétés croissent, plus elles deviennent riches et complexes – autrement dit, « civilisées » – et moins elles sont équitables. CQFD.

Et si c’était faux ? Si cette vision, née au siècle des Lumières, nous enfermait dans un imaginaire trop borné ? C’est en tous les cas la thèse, roborative et enthousiasmante, de l’anthropologue David Graeber et de l’archéologue David Wengrow. Ceux qui ont déjà lu Graeber, trop tôt disparu en septembre 2020, ne seront guère étonnés : on lui doit notamment la dénonciation vigoureuse des bullshit jobs (« jobs à la con ») dans un livre devenu un best-seller mondial.

Une vision quelque peu idyllique mais pas moraliste

Ce nouvel ouvrage, Au commencement était…, est le fruit de dix années de travail des deux hommes. Ils ont étudié les travaux archéologiques et anthropologiques les plus récents. Leurs conclusions ? Qu’il n’y a pas une seule voie de civilisation, qui condamnerait l’humanité à vivre dans les inégalités et une institution politique hiérarchisée. Mais mille manières de créer des systèmes de vivre ensemble, qui peuvent passer par des organisations horizontales, souples et cependant sophistiquées. Avant nos villes modernes existaient ainsi, dans divers endroits du globe, de la Mésopotamie à l’Amérique précolombienne, des vastes communautés aux relations complexes, qui ne se sont pas senties contraintes pour subsister de constituer un État central avec des classes sociales distinctes. Des sociétés qui, tout en pratiquant la culture, ont accumulé des biens, échangé, commercé, sans pour autant se donner un monarque unique.

→ TRIBUNE. Pour des villes ouvertes à tous

Cette vision très « anarchiste » pourra sembler quelque peu idyllique. Certes, il y a bien, chez les auteurs, l’intention de donner à réfléchir, dans un moment de crise du politique, à de nouvelles modalités d’organisations politiques. Mais la lecture n’est aucunement moraliste. Elle est simplement pleine de curiosité et permet de mettre au jour la formidable créativité des hommes pour vivre ensemble, à l’œuvre depuis des millénaires. À bon entendeur…

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Les auteurs

David Graeber, décédé en septembre 2020, était anthropologue, et auteur de plusieurs best-sellers : Dette. 5 000 ans d’histoire, Bullshit jobs… David Wengrow est archéologue.

Le propos

Enquête intellectuelle et scientifique sur les origines de l’agriculture, de l’État, des villes et des inégalités.

L’intérêt

Écrit sous une forme humoristique et simple, tout en suivant les dernières découvertes de l’archéologie et de l’anthropologie, ce livre copieux permet d’appréhender une réalité humaine foisonnante et diverse. Si on n’est pas obligé d’en tirer les mêmes conclusions que les auteurs, on en ressort avec de nouvelles clés pour lire notre commune humanité.

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Extrait

« Prenez les villes. On a longtemps pensé qu’elles marquaient une sorte de point de non-retour historique : une fois le pas franchi, et s’ils tenaient à éviter le chaos (ou la surcharge cognitive), les hommes devaient renoncer pour toujours à leurs libertés fondamentales et se plier aux décisions de bureaucrates anonymes, de prêtres rigoristes, de rois protecteurs ou de politiciens va-t-en-guerre. Envisager l’histoire de l’humanité à travers ce prisme, c’est un peu remettre au goût du jour les préceptes du roi Jacques, en postulant que la violence et les inégalités de nos sociétés modernes sont des conséquences naturelles des structures de gestion rationnelle et de soin paternaliste – des structures conçues pour ces populations devenues subitement incapables de s’organiser toutes seules parce qu’elles seraient devenues trop grandes.

Outre qu’elles n’ont aucun fondement psychologique solide, ces interprétations sont contredites par la recherche archéologique. De nombreuses villes à travers le monde ont d’abord été des expériences civiques de grande envergure, bien souvent exemptes de la hiérarchisation administrative et de l’autoritarisme attendus. Il nous manque encore une terminologie adéquate pour les définir. Dire qu’elles étaient égalitaires peut renvoyer à toutes sortes de réalités différentes : un parlement local et des projets de logement social coordonnés, comme dans certaines civilisations précolombiennes ; des familles indépendantes organisées en quartiers et en assemblées citoyennes, comme dans les mégasites préhistoriques du nord de la mer Noire ; l’introduction de principes égalitaires explicites fondés sur l’uniformité et la similitude, comme dans la culture d’Uruk en Mésopotamie…

Cette diversité n’a rien d’étonnant quand on sait à quoi les villes ont succédé dans toutes ces régions. Le paysage pré-urbain n’était pas dominé par des sociétés rudimentaires isolées les unes des autres, mais par de vastes réseaux connectant des groupes écologiquement très variés, entre lesquels les personnes, la faune et les idées circulaient selon d’infinis et tortueux méandres. Les unités démographiques de base, qui restaient plutôt modestes, surtout à certaines périodes de l’année, s’organisaient généralement en coalitions ou confédérations assez lâches. Sous la forme la plus basique, celles-ci correspondaient à une mise en acte de la première des libertés humaines : la liberté de quitter son lieu de vie, avec la certitude que l’on sera accueilli, bien traité et même respecté dans un autre pays.

Lorsqu’elles accédaient à un stade supérieur, elles se rapprochaient des amphictyonies de l’Antiquité grecque, ces fédérations religieuses et politiques de cités ou de peuples voisins chargés de l’entretien des lieux sacrés. Marcel Mauss avait probablement raison de soutenir que le terme « civilisation » devait être réservé à ces grandes zones d’hospitalité. Alors que notre réflexe est de faire des civilisations une émanation des villes, il paraît plus réaliste, compte tenu de ce que nous avons appris, de renverser la définition et d’envisager les premières cités comme de vastes confédérations régionales comprimées à l’intérieur d’un espace restreint. »

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