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Roumanie : les Roms, ces intimes « étrangers »

Avec sa peau claire et son nom allemand, Daniel Grebeldinger n’a vraiment pas « l’air » d’un Rom. « Je ne nie ni ne revendique mon identité, mais lorsque les gens savent que j’appartiens à cette communauté, ils me disent : “Toi, tu es différent.” » Daniel est pourtant issu d’un mariage mixte – mère de la minorité allemande, père rom –, comme tant d’autres en Roumanie, pays qui reconnaît officiellement 19 minorités nationales aux côtés de la communauté roumaine, ultra-majoritaire.

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Dans le village de son enfance, ses copains s’appelaient Hans et Attila, des prénoms typiques allemand et hongrois, et son père était le violoniste du village. Ils étaient pauvres. Mais « on vivait ensemble, je ne me suis jamais senti discriminé ».

Soumis à la servitude pendant cinq siècles

C’est à l’université que Daniel s’imprègne de l’histoire des Roms, douloureuse et méconnue. Esclaves dans les monastères et chez les propriétaires terriens du XIVe au XIXe siècles, déportés pendant la Seconde Guerre mondiale, et toujours victimes de discrimination malgré les récentes évolutions. « Le pape s’est excusé pour le mal fait aux Roms, l’église orthodoxe ne l’a jamais fait ! », s’insurge Adrian Tudor, membre de l’important Roma Education Fund et emblématique de cette jeunesse rom éduquée.

« Le racisme est ordinaire. On entend encore des parents dire à leurs enfants : “Si tu n’es pas sage, je te donne aux Tsiganes.” » Du soutien aux Roms, parmi les plus pauvres et marginalisés, il en a fait son combat. Aujourd’hui, à la quarantaine, il dirige l’association Nevo Parudimos (« Nouveau changement ») et son entreprise solidaire, à Resita, ancienne ville industrielle de 70 000 habitants, au pied des premières montagnes des Carpates du Banat, à une heure et demie de route au sud-est de Timisoara.

Resita bruisse, avec fierté et grincements de dents, d’une réalisation d’une ampleur inédite. Un nouveau quartier va surgir sur 50 hectares en lieu et place du quartier rom de Mociuri, excentré, abandonné, pas même asphalté. « Quand on va en ville et qu’il pleut, on a les chaussures pleines de boue, on est mal vu dans les magasins », soupire une jeune femme.

Istvar Bighi dans son nouvel appartement après avoir été relogé des blocs en ruine du quartier rom de Mociuri, à Resita. / Gabriel Amza pour La Croix

« Ne dis pas que tu es Rom »

Parce que nombre d’habitants de Mociuri, comme ceux d’ailleurs en Roumanie, n’ont pas de documents d’identité ou de propriété, les municipalités ignorent ces quartiers officiellement « dépeuplés ». De leur côté, les Roms rechignent à se déclarer comme tels. Pour ne pas être stigmatisés. « Ma grand-mère me disait toujours : “Ne dis pas que tu es Rom.” Le souvenir de la Shoah est fort dans les mémoires et la confiance dans les autorités est nulle », fait valoir Adrian Tudor.

Mais aussi, pour certains, parce qu’ils s’intègrent à la société. « Lorsque l’on a une bonne situation, se revendiquer Rom n’apporte rien, et ne pas s’affirmer, c’est aussi vouloir protéger ses enfants », estime le sociologue Ion Goracel. Ils n’ont ainsi été que 635 000 à se déclarer Rom lors du recensement de 2011 alors qu’ils seraient au moins le double.

À Mociuri, c’est donc une première. Quelque 190 familles ont été extirpées des taudis des insalubres barres d’immeuble. Avec le groupe d’action local associant habitants, mairie, entreprises et associations, Nevo Parudimos a soulevé des montagnes pour mener à bien le projet.

Certains habitants, effrayés à l’idée d’avoir des voisins roms relogés en divers lieux de la ville, ont réclamé un policier devant chaque porte. Et la municipalité renâclait à embaucher des Roms pour rénover des logements sociaux. Lidia Rosianu, responsable des services sociaux le reconnaît : « Avant, ils travaillaient au noir, nous n’avions aucune garantie sur leur compétence. »

Resita, l’exemple « le plus abouti d’approche inclusive »

Milos Mircea, Varadi Boby et Demeter Moise manient pourtant la truelle avec entrain et dextérité pour retaper un studio dans le quartier de l’ancien Universal, du nom d’un centre commercial disparu. « On a déjà rénové 15 appartements ! », s’exclame Milos Mircea, le chef d’équipe. Pour ce faire, l’ONG a dû financer un premier chantier test pour briser les résistances. Depuis lors, la municipalité confie les travaux à Nevo Parudimos.

Demeter Moise rénove des logements sociaux à Resita, en Roumanie. / Gabriel Amza pour La Croix

« Il en a fallu des heures de débat et de persuasion, et parfois des renoncements », relate Daniel Grebeldinger. Le résultat est là. « Resita est l’exemple le plus abouti d’approche inclusive, qui prend en compte les questions d’emploi, de logement, d’éducation, de santé, d’infrastructure, souligne Calin Rus, directeur de l’institut interculturel de Timisoara. On attend des évolutions similaires dans d’autres villes comme Timisoara ou Vulcan. »

L’institution a été pionnière en matière de lutte contre les stéréotypes et d’intégration des Roms. C’est elle qui a formé des milliers d’enseignants contre le racisme et la discrimination, qui a créé les premiers postes de médiateurs scolaires, avant que le principe ne soit repris par l’État.

« Le déni du problème était total »

Calin Rus explique que les parents roms ont beaucoup d’appréhension à l’égard de l’école dont ils ont des souvenirs désastreux lorsqu’ils étaient élèves dans les années 1990. Ils ont alors été les premières victimes de la chute du communisme.

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Lorsque les terres des coopératives démantelées ont été restituées à leurs anciens propriétaires, les Roms furent exclus de cette redistribution. « Pour survivre, beaucoup ont été contraints de voler du bois et des produits agricoles, rappelle Calin Rus. À l’époque, il y a eu des conflits ethniques violents, des Roms ont été chassés dans les campagnes. »

Ignorant lui-même la question, comme la plupart des Roumains, il prend rapidement la mesure de l’enjeu lorsqu’il arrive, en 1996, à l’institut. Le racisme s’affiche alors sans retenue dans la presse. Les offres d’emploi ou de logement précisent « sauf Roms », ou « sauf Tsiganes », jusqu’à ce que la nouvelle instance de lutte contre la discrimination soit opérationnelle, à partir de 2002.

Le kaléidoscope des communautés

« La situation a considérablement évolué. Des places réservées pour les Roms au lycée et à l’université ont permis un changement énorme », se félicite Calin Rus, conscient qu’il reste encore tant à faire. Les étudiants roms sont dorénavant nombreux. Les premières promotions de médecins et infirmiers roms travaillent depuis quelques années. De rares intellectuels sont sollicités pour faire part de leur expertise.

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De fait, Timisoara n’a pas que ses quartiers pauvres à majorité rom. Les Roms vivent un peu partout dans la ville. Ceux qui se sont enrichis, en faisant du trafic avec l’Allemagne au sortir du communisme, se sont construit des villas démesurément cossues. Une jolie formule dit que « les Roms sont les plus intimes de nos “étrangers” ». Cette diversité témoigne du kaléidoscope des communautés.

Roms hongrois, Roms allemands, Roms parlant romani (environ 40 % d’entre eux), Roms marginalisés, Roms intégrés, mais aussi Roms assimilés, de force ou non, qui ont perdu leur identité, et inversement Roms traditionalistes isolés dont la culture s’est forgée depuis des siècles en opposition aux « gadjé », aux non-Roms. « L’identité est une affaire très personnelle, prévient Calin Rus, il est fondamental de ne pas enfermer les personnes dans une identité et de les laisser libres de leur choix. »

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